BMMF : Le chaînon manquant entre viande rouge, produits laitiers et cancer

L’histoire de la médecine moderne a souvent été marquée par des découvertes qui ont bouleversé nos certitudes. Si le lien entre certains virus et le cancer est aujourd’hui bien établi (comme le papillomavirus pour le cancer du col de l’utérus), une nouvelle frontière scientifique émerge, remettant en question ce que nous pensions savoir sur nos habitudes alimentaires. L’article de référence, publié par des chercheurs de renommée mondiale dont le prix Nobel Harald zur Hausen, met en lumière une théorie fascinante et inquiétante : l’existence de nouveaux agents infectieux, les facteurs BMMF (Bovine Meat and Milk Factors), qui joueraient un rôle clé dans le développement des cancers colorectaux, du sein, de la prostate, et même du diabète de type 2.

Cette analyse plonge au cœur de cette découverte pour comprendre comment une consommation banale de viande rouge ou de produits laitiers pourrait déclencher, des décennies plus tard, des maladies graves par un mécanisme insidieux : la carcinogenèse indirecte.

La distinction cruciale : carcinogenèse directe vs indirecte

Pour saisir la portée de cette étude, il est impératif de distinguer deux mécanismes fondamentaux par lesquels les infections peuvent conduire au cancer.



Le modèle classique, dit de carcinogenèse directe, nous est familier. Dans ce scénario, un virus (comme le HPV ou le virus de l’hépatite B) pénètre dans une cellule, y intègre son matériel génétique et perturbe directement les mécanismes de contrôle cellulaire. Les cellules infectées se mettent à proliférer de manière anarchique. Un trait distinctif de ces cancers est qu’ils tendent à se développer davantage lorsque le système immunitaire du patient est affaibli (par exemple chez les patients transplantés ou séropositifs).

Cependant, les chercheurs ont observé une anomalie : certains cancers très fréquents, comme ceux du côlon ou du sein, ne suivent pas cette logique. Pire, l’immunosuppression semble parfois protéger contre leur développement. C’est ici qu’intervient le concept de carcinogenèse indirecte. Dans ce modèle, l’agent infectieux ne transforme pas directement la cellule en tumeur. Au contraire, il provoque une infection chronique, souvent silencieuse, qui déclenche une réaction inflammatoire locale. Ce sont les « dommages collatéraux » de cette inflammation — notamment la production de radicaux libres par nos propres cellules immunitaires — qui finissent, après des décennies, par causer des mutations aléatoires dans l’ADN des cellules voisines, menant au cancer .

Les facteurs BMMF : des agents infectieux d’un nouveau genre

Au cœur de cette théorie se trouvent les BMMF (Bovine Meat and Milk Factors). Il ne s’agit ni tout à fait de virus, ni tout à fait de bactéries, mais d’une classe d’agents infectieux présentant des caractéristiques hybrides, notamment des molécules d’ADN circulaire simple brin.

Les recherches ont permis d’isoler ces agents principalement dans le sérum et les produits laitiers provenant de bovins eurasiens (la vache laitière classique que nous connaissons en Occident, Bos taurus). L’étude souligne un fait épidémiologique frappant : la géographie du cancer recoupe celle de l’élevage bovin. Les pays où l’on consomme massivement de la viande et du lait de bovins eurasiens affichent des taux élevés de cancers colorectaux et du sein.

À l’inverse, l’exemple de la Mongolie est cité comme une exception révélatrice. Bien que les Mongols soient de grands consommateurs de viande rouge, ils présentent des taux de cancer du côlon extrêmement bas. La différence ? Leur bétail est principalement constitué de Yaks ou de bovins de race jaune chinoise, qui ne semblent pas porter ces facteurs BMMF spécifiques. Cette observation suggère que ce n’est pas la viande rouge en soi qui est coupable, mais l’origine spécifique de l’animal et les agents infectieux qu’il héberge .

Le mécanisme inflammatoire silencieux : une bombe à retardement

Comment une infection contractée potentiellement dès la petite enfance (via le lait ou la viande) peut-elle causer un cancer 40 ou 50 ans plus tard ? Le mécanisme décrit par les auteurs est celui d’une guerre d’usure biologique.

Lorsqu’un humain ingère des produits contenant des BMMF, ces agents peuvent infecter les cellules de la lamina propria (un tissu conjonctif situé sous la muqueuse intestinale). Contrairement à une infection virale classique, les BMMF ne cherchent pas nécessairement à détruire la cellule. Ils persistent. Cependant, le système immunitaire repère ces intrus et envoie des macrophages (des cellules nettoyeuses) pour les combattre.

Cette bataille microscopique crée une inflammation chronique de bas bruit. Les macrophages libèrent des espèces réactives de l’oxygène (des radicaux libres) pour attaquer les BMMF. Le problème est que ce bombardement chimique est imprécis. Il endommage l’ADN des cellules saines environnantes, notamment les cellules des cryptes de Lieberkühn dans le côlon, qui se divisent activement.

Ce processus est lent. Très lent. Il faut des décennies de mutations accumulées pour qu’un polype se forme, puis se transforme en tumeur maligne. C’est ce qui explique la longue période de latence entre l’exposition aux produits laitiers/carnés (souvent dans l’enfance) et l’apparition de la maladie à l’âge adulte. Fait crucial noté dans l’étude : l’ADN des BMMF n’est généralement plus présent dans la tumeur finale, ce qui a longtemps rendu leur détection impossible par les méthodes classiques .

Le rôle clé du Neu5Gc et l’évolution humaine

L’article aborde une dimension génétique fascinante pour expliquer notre vulnérabilité. Il existe un type d’acide sialique, appelé Neu5Gc, présent chez la plupart des mammifères, mais absent chez l’humain. Au cours de notre évolution, nous avons perdu le gène (CMAH) permettant de le fabriquer.

Or, les BMMF semblent avoir besoin de récepteurs contenant ce fameux Neu5Gc pour se fixer et infecter nos cellules. Puisque nous ne le produisons pas, comment nous infectent-ils ? La réponse est dans notre assiette. En consommant de la viande rouge et des produits laitiers, nous ingérons du Neu5Gc « étranger » qui s’intègre temporairement à nos propres tissus. Cela crée une double menace :

  1. Cela fournit aux BMMF les « portes d’entrée » dont ils ont besoin.
  2. Notre système immunitaire reconnaît ce Neu5Gc comme étranger, amplifiant encore la réaction inflammatoire chronique.

C’est un véritable « Cheval de Troie » moléculaire que nous introduisons dans notre organisme via l’alimentation .

Au-delà du cancer : diabète de type 2 et leucémie

L’un des aspects les plus novateurs de cette publication est l’extension de la théorie BMMF à d’autres pathologies. Les chercheurs ont mis en évidence que les patients atteints de diabète de type 2 présentent un risque accru de développer certains cancers. L’étude propose que l’inflammation chronique induite par les BMMF pourrait être un facteur contributif commun. Une observation intrigante concerne la metformine, un médicament couramment utilisé contre le diabète : il semble réduire la formation de polypes au côlon, possiblement en inhibant la synthèse des BMMF.

Plus surprenant encore, l’article établit un lien potentiel avec la Leucémie Aiguë Myéloïde (LAM). Des séquences d’ARN de BMMF ont été détectées, suggérant que ces agents pourraient jouer un rôle dans les maladies du sang, une première scientifique qui ouvre des perspectives vertigineuses sur l’origine infectieuse des leucémies .

Vers de nouvelles stratégies de prévention : le pouvoir du lait maternel

Face à ce constat sombre, l’article offre des pistes d’espoir et de prévention concrètes, dont certaines remontent aux premiers instants de la vie.

Les chercheurs soulignent le rôle protecteur exceptionnel de l’allaitement maternel. Le lait humain contient des sucres spécifiques (HMO – Human Milk Oligosaccharides) qui sont absents du lait de vache. Ces sucres agissent comme des leurres : ils se lient aux récepteurs cellulaires et empêchent les agents infectieux comme les BMMF de s’y fixer. L’étude suggère que l’allaitement prolongé pourrait réduire significativement le risque de développer ces cancers et maladies plus tard dans la vie, en bloquant l’infection initiale (« primo-infection ») durant la période critique où le système immunitaire est immature.

Pour l’avenir, plusieurs stratégies sont envisagées :

  • La vaccination : Développer des vaccins contre les BMMF pour prévenir l’infection chez les bovins ou les humains.
  • La sélection génétique bovine : Puisque le problème vient de la présence de Neu5Gc chez les vaches, il serait théoriquement possible d’élever des bovins génétiquement modifiés ou sélectionnés pour ne plus produire cet acide sialique, rendant leur viande et leur lait inoffensifs pour l’homme.
  • La détection précoce : Utiliser la présence d’anticorps anti-BMMF comme biomarqueurs pour identifier les personnes à risque bien avant l’apparition des tumeurs.

Conclusion

Cet article de synthèse représente un tournant potentiel dans notre compréhension de l’étiologie du cancer. En déplaçant le regard des causes purement génétiques ou environnementales vers une origine infectieuse indirecte liée à l’alimentation, les travaux de zur Hausen et de Villiers ouvrent la voie à une médecine préventive révolutionnaire.

Il ne s’agit plus seulement de dire « mangez moins de viande rouge », mais de comprendre pourquoi et comment ces aliments interagissent avec notre biologie intime. Si l’hypothèse des BMMF se confirme à grande échelle, elle pourrait transformer non seulement les recommandations nutritionnelles mondiales, mais aussi les pratiques de l’industrie agroalimentaire, nous rappelant que notre santé est inextricablement liée à celle des animaux que nous élevons.


Avatar photo
Article par : Marie Charlebois

Diététicien diplômé.

Je suis particulièrement heureux de partager mes connaissances pour aider les autres à se nourrir correctement et sainement.


Voir aussi :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *