Comment l’attention filtre le monde et façonne la réalité
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi vos yeux et vos oreilles enregistrent tout ce qui vous entoure, alors que vous ne prenez conscience que d’une infime partie ? L’attention est le projecteur de notre système mental.
La perception est le processus par lequel le cerveau construit le sens du monde. L’attention est le mécanisme qui choisit, parmi d’innombrables stimuli, ceux qui franchiront le seuil de la conscience pour y être traités. En psychologie cognitive, on la définit comme la concentration de l’énergie mentale sur certaines informations, tout en ignorant ou en marginalisant les autres. Elle prend plusieurs formes dans la vie quotidienne.
Les formes de l’attention
L’attention sélective (selective attention) est la capacité de se concentrer sur un stimulus précis tout en baissant le volume des autres bruits autour de vous. L’exemple caractéristique est l’effet cocktail party. Imaginez une fête, avec beaucoup de musique, beaucoup de bruit et beaucoup de voix. Vos oreilles reçoivent tous ces sons ensemble. Vous pouvez pourtant suivre la conversation avec votre ami, en mettant le reste en sourdine. Si quelqu’un, à l’autre bout de la pièce, prononce votre nom, votre attention s’y déplace aussitôt. Le cerveau traite donc l’ensemble en arrière-plan, hors de la conscience, et n’amène au conscient que ce que vous jugez important.
L’attention focalisée (focused attention) est le verrouillage immédiat de l’attention sur un stimulus très précis. Quand vous essayez de passer un fil dans le chas d’une aiguille, tout le reste, autour de vous, cesse d’exister.
L’attention soutenue (sustained attention) est la capacité de garder votre concentration stable sur une tâche pendant longtemps. Lire un livre, ou suivre un cours pendant une heure d’affilée, sans que votre attention se disperse.
L’attention alternée est la capacité de déplacer souplement votre attention d’une tâche à l’autre, en avant et en arrière. Vous cuisinez, vous consultez la recette, vous revenez à la casserole pour remuer le plat, puis vous retournez à la recette, en changeant rapidement de point de focalisation.
L’attention divisée (divided attention) est la tentative de traiter plusieurs informations en même temps. Vous conduisez et, au même moment, vous parlez à votre passager. Vous partagez ainsi vos ressources mentales, c’est-à-dire que vous faites du multitâche.
Deux voies, exogène et endogène
Chaque seconde, le cerveau reçoit des millions de bits d’information, mais sa puissance de traitement est assez limitée. Il utilise pour cela deux voies principales.
La voie bottom-up, l’attention exogène, est dirigée par l’environnement. Elle est automatique et involontaire. Un bruit fort, brusque et soudain, vous prend l’attention.
La voie top-down, l’attention endogène, est dirigée par le cerveau. Elle est volontaire et s’appuie sur un but. Chercher vos clés sur un bureau en désordre en est un exemple.
Attention, perception et angles morts
Le lien entre l’attention et la perception est fondamental. Sans l’attention, la perception reste incomplète, voire inexistante. La transduction, la conversion d’un stimulus extérieur, comme la lumière ou le son, en signal nerveux électrique par nos organes sensoriels, peut se faire normalement. Si l’attention ne s’y porte pas, le cerveau ne peut pas traiter l’information au niveau supérieur de la conscience.
C’est ce que montre la cécité d’inattention (inattentional blindness), comme dans l’expérience célèbre de Chabris et Simons, en 1999, avec le gorille invisible. On demandait à des spectateurs de compter les passes échangées pendant un match de basket entre deux équipes. L’une portait des maillots blancs, l’autre des maillots noirs. Il fallait compter les passes des joueurs en blanc. Presque 50 % n’ont pas remarqué un gorille qui entrait au milieu du terrain et se frappait la poitrine pendant 9 secondes. Cela s’est produit parce que leur attention top-down était accaparée par le comptage.
La cécité au changement (change blindness) fonctionne de façon semblable. Vous parlez à un employé à une réception. Il se baisse sous le comptoir et, à sa place, se relève un autre employé, habillé de façon complètement différente. Dans leur majorité, les gens ne remarquent même pas le changement. Le cerveau ne retient que l’idée, le fait de parler à un employé, et ignore tout le reste des détails.
De cette manière, l’attention détermine le cadrage, le framing dont il était question dans une vidéo précédente. Elle décide quelle part de la réalité entre dans le cadre, et elle modifie le sens que construit le spectateur.
Dans le biais de confirmation, le cerveau se concentre uniquement sur ce qui confirme ce qu’il sait déjà.
L’attention peut aussi être influencée par les émotions et par l’anxiété, laquelle peut provoquer la vision en tunnel (tunnel vision), une vision avec des œillères. La focalisation se resserre alors sur le seul danger.
Il y a encore la fatigue numérique (digital fatigue), cette surcharge d’information qui affaiblit fortement notre attention, et en particulier l’attention soutenue.
Choisir où porter son attention
Notre attention est la monnaie la plus précieuse de notre vie. Là où vous la dirigez, vous investissez toute votre énergie mentale. C’est là que vous formez vos souvenirs, et là que vous construisez votre réalité.
Si votre attention est manipulée par des facteurs extérieurs, comme des algorithmes ou des tactiques de marketing, quelqu’un d’autre décide de ce que vous remarquerez, de ce que vous ressentirez et de ce que vous croirez.
Choisir consciemment où vous la posez est donc très important. Ce sur quoi vous vous concentrez chaque jour détermine vos pensées, vos émotions et vos choix. Quand vous prenez le contrôle de votre attention, vous définissez aussi le cours de votre vie, et vous ne réagissez pas passivement aux stimuli extérieurs.
