Pourquoi des restaurants envisagent d’interdire le smartphone à table
Le prochain grand objet « interdit » sur la table n’est plus la cigarette, mais le smartphone. Dans de plus en plus de restaurants et de bars aux États-Unis, les propriétaires tentent de limiter la présence des téléphones, estimant que les notifications incessantes, les messages, les photos et les vidéos ont commencé à affecter l’expérience même de la restauration.
L’image est familière : des téléphones posés à côté des verres, des tablées qui interrompent la conversation pour répondre à un message, des clients qui photographient chaque plat avant de goûter le repas, et des personnes qui passent des appels vidéo dans la salle. Pour plusieurs entrepreneurs du secteur, ce comportement n’est plus seulement une question de bonnes manières, mais un problème qui affecte l’atmosphère et l’expérience sociale d’un lieu.
Ainsi, certains restaurants et bars testent différentes méthodes pour recréer des tables où les clients tournent de nouveau leur attention les uns vers les autres.
Le téléphone se verrouille avant la soirée
À l’Antagonist, un bar à cocktails de Charlotte, en Caroline du Nord, le choix compte parmi les plus stricts. Dès leur entrée, les clients déposent leurs smartphones dans des étuis spéciaux Yondr, qui se verrouillent et que seul le personnel peut ouvrir.
Ces étuis sont déjà utilisés dans des écoles, des concerts et d’autres lieux où les organisateurs veulent limiter l’usage des téléphones. À l’Antagonist, toutefois, l’idée est directement liée à la philosophie même du lieu.
L’objectif est de créer un environnement où les gens peuvent parler, écouter et faire connaissance sans l’intervention permanente d’un écran. Ce choix n’est pas accepté par tout le monde. Certains clients réagissent, tandis que d’autres préfèrent partir.
L’établissement estime toutefois que le coût de cette politique est inférieur au bénéfice d’une salle où les tablées discutent vraiment entre elles.
Sans Wi-Fi et sans écrans
D’autres établissements choisissent une approche plus souple. À The Edge, à Harlem, à New York, les téléphones restent entre les mains des clients, mais une restriction différente s’applique : le Wi-Fi n’est pas fourni.
La logique est simple. En l’absence de réseau sans fil, le besoin d’être en permanence connecté diminue aussi. Le message adressé aux clients est, pour l’essentiel, une invitation à laisser un moment le monde numérique et à s’occuper des personnes qui se trouvent en face d’eux.
Plus stricte encore est la politique de The Saloon, à Washington. Le lieu ne dispose pas de téléviseurs et l’usage des téléphones y est interdit.
L’absence d’écrans semble modifier jusqu’à la façon dont les habitués interagissent. La conversation avec un inconnu, un comportement qui était autrefois tout à fait naturel dans un bar, retrouve de la place.
L’incitation plutôt que l’interdiction
Tout le monde ne choisit pas l’éloignement obligatoire du smartphone. Certains établissements tentent de rendre la déconnexion plus attrayante, en offrant des récompenses à ceux qui mettent le téléphone de côté.
Dans des établissements de la chaîne américaine Chick-fil-A, on a utilisé ce que l’on appelle des « cellphone coops », de petites boîtes où une tablée peut déposer tous ses téléphones pendant le repas.
L’accord est simple : personne ne touche au téléphone tant que le repas n’est pas terminé. Dans certains cas, le lot est une glace gratuite.
Les boîtes comportent même des suggestions de sujets de conversation, afin que l’absence du téléphone ne crée pas de gêne. De cette manière, l’établissement tente de transformer le renoncement à l’écran d’une obligation en un petit défi social.
Dans le quartier de Tribeca, à New York, le restaurant Eulalie a pris une direction différente, mais tout aussi claire, en interdisant l’usage des téléphones à l’intérieur du restaurant. La politique est communiquée aux clients dès l’entrée, mais aussi par les menus manuscrits.
Les propriétaires estiment qu’un bon nombre de clients ne voient pas nécessairement la restriction d’un œil négatif. Au contraire, ils peuvent chercher une raison de cesser temporairement d’être disponibles pour tout le monde.
De l’interdiction de fumer à l’interdiction du smartphone
La nouvelle tendance est intéressante parce qu’elle ne concerne pas seulement la restauration. Elle reflète une fatigue plus large face à la présence numérique permanente.
Pendant des années, les lieux de restauration ont dû s’adapter à une société qui s’est progressivement éloignée du tabac dans les espaces clos. Maintenant, certains entrepreneurs tentent un nouveau changement de comportement, cette fois face aux écrans.
L’enjeu n’est pas nécessairement de faire disparaître les téléphones du quotidien. Il est de créer des espaces où la connexion permanente n’est pas considérée comme allant de soi.
Les notifications, les e-mails, les messages, les réseaux sociaux et le besoin de photographier chaque instant ont transformé même un simple repas en une activité qui peut être interrompue en permanence.
Pour un bon nombre de clients, donc, l’interdiction peut fonctionner non pas comme une restriction, mais comme une occasion de se déconnecter sans culpabilité.
Et c’est peut-être l’aspect le plus intéressant de la nouvelle tendance : les restaurants ne cherchent pas seulement à imposer des règles de comportement. Ils vendent de nouveau l’expérience de la présence, à une époque où la cohabitation physique coexiste souvent avec une seconde vie, numérique.
La table sans téléphone peut, finalement, évoluer pour devenir le nouvel attendu de la restauration : un repas où la chose la plus importante qui se trouve en face du client n’est pas l’écran, mais la personne.
